samedi 19 avril 2014

Sur l'abstention.

Bakou a écrit un texte sur l'abstention aux élections sur La Tomate Noire et a donc lancé le débat.

J'en ai rajouté avec d'autres arguments avec la publication de mon propre billet sur la question, qui reprennent entre autres un certain éclairage apporté par Anne Archet dans un statut Facebook et que je n'arrive plus à retrouver.

Les deux textes ne couvrent pas tout, mais sont assez complémentaires. Nos critiques gagnent à être nuancées, alors ne vous gênez pas pour commenter.

samedi 12 avril 2014

La Tomate noire!

Notre nouveau blog collectif est en ligne et il s'appelle la Tomate noire.

Voilà notre déclaration de principes. Le collectif est formé de Pwll (anciennement Pwel, de Chercher des poux), de Bakou (alias Bakouchaïev, l'anarhiliste), de Steffen, qui n'entretenait plus de blog depuis plusieurs années, et de moi. Notez que j'ai changé de pseudonyme: je signe maintenant mes textes sous le nom de Umzidiu Meiktok.

Le graphisme du site, propulsé par une plateforme style Wordpress, en est encore à ses débuts. Il faut nous pardonner notre difficulté à programmer ce site, mais le code CSS est nouveau pour moi et le fonctionnement de No Blog, qui nous héberge, est vraiment, vraiment pas intuitif. Si vous voulez nous aider à améliorer notre site, je pense que ça nous fera plaisir.

Nous avons déjà publié deux textes!

Pwll a écrit un texte sur l'opposition entre le féminisme libéral et le féminisme radical, qui s'incarne depuis peu dans le débat sur le dernier livre de Léa Clermont-Dion.

Le titre: « "Vous êtes pô fines" ou comment dépolitiser le féminisme. »

J'ai moi-même écrit un texte sur les dernières élections. Ça s'appelle: «les choses ne vont pas si mal.»

La transition entre mon blog et La tomate noire se fera doucement. Je vais continuer d'envoyer un lien vers les billets à partir des Tribulations d'un Mouton Marron jusqu'à ce que le nouveau site soit suffisamment connu.

Bonne lecture!

vendredi 28 mars 2014

Dernières tribulations - bilan

Comme je l'ai annoncé il n'y a pas si longtemps, je compte cesser la mise à jour de ce blog pour me consacrer à un nouveau projet, dont je donnerai des détails dans les prochaines semaines. Mais avant de me lancer là-dedans, j'ai décidé de présenter un bilan.

***

J'ai écrit mon premier texte sur ce blog il y a maintenant six ans. Je l'ai fait pour plusieurs raisons: tout d'abord, je ne trouvais plus le moyen de m'investir dans un journal étudiant; j'avais envie de passer de l'imprimé au numérique et de pouvoir avoir l'entier contrôle sur mes propres publications. Enfin, on m'avait mis au défi. Quelqu'un m'avait dit que je devais « arrêter de me plaindre » et faire comme son idole de la droite populiste américaine, un quidam qui tenait un blog ultraconservateur et qui était devenu très influent.

J'ai créé Les Tribulations d'un Mouton Marron avec dans la tête l'idée que ça marcherait pas. J'en avais déjà créé plusieurs par le passé: un sur over-blog, un sur MySpace, et même un sur Skyblog (je vous interdis d'essayer de les retrouver). J'ai aussi participé à un collectif rencontré au FSQ, The Untakens, qui publiait des textes en anglais. Aucun site n'a été entretenu très longtemps. Aucun collectif n'a tenu plus que quelques mois.

Pressions et surveillance

Qui eût cru que je tiendrais six ans et que je publierais environ 540 billets. Cette réussite dans la création s'accompagne cependant de beaucoup de frustrations: tout d'abord la nature invasive de l'empire Google, qui m'a dans les dernières années imposé une fusion de tous mes comptes reliés à ses acquisitions corporatives, une page Google +, et qui m'a même harcelé pour avoir mon numéro de cell pendant au moins deux mois.

Mes statistiques montrent aussi que la police et le Department of Defense ont figuré parmi mes visiteurs occasionnels. Qu'est-ce que ce les flics cherchaient? Aucune idée. Peut-être qu'ils ont des fichiers remplis d'infos sur moi quelque part dans un tiroir. M'en fiche. À la limite même, ça flatte mon ego.

Par un procédé que j'ignore totalement, mon vrai nom a aussi figuré dans les recherches Google pendant un certain temps quand on tapait "Mouton Marron". C'était le deuxième résultat. Écrire sous pseudonyme ne signifie pas nécessairement écrire sous couvert de l'anonymat. Il y a beaucoup, beaucoup de gens qui savent qui je suis, qui me côtoient quotidiennement et qui lisent ce blog. Je n'ai demandé à aucun-e d'entre eux de garder le secret. Seulement, je souhaitais que les personnes au courant soient les bonnes, tout en évitant que les patrons, la famille, les proprios, les profs et les fachos puissent m'identifier facilement.

Échec sur toute la ligne. Au moins le tiers de l'intimidation que j'ai subie au cours des dernières années, je la dois à des réactions violentes et parfois même franchement menaçantes à certains de mes textes. Presque aucun message haineux dans la boîte de commentaires. Aucune lettre avec de l'anthrax dedans. Juste une grande main qui m'a tordu le bras à plusieurs reprises. Formée de personnes que je connais dans la vraie vie.

Vous pensez que d'avoir rédigé des textes politiques et littéraires pendant six ans peut procurer des avantages sur le plan professionnel? Ben pas dans mon cas. Au contraire, ça m'a profondément nui, de sorte que j'ai dû effacer plusieurs textes concernant l'Égypte. Je n'ai d'ailleurs jamais expliqué pourquoi, alors voilà l'essentiel:

J'ai effacé mes billets sur l'Égypte parce que quelqu'un du milieu universitaire m'a identifié et a eu peur. Ce n'est pas Moubarak, Morsi ou Al-Sissi qui m'a demandé de me taire, ni leur police, ni des terroristes. C'est mon milieu académique, inquiété par les conséquences possibles résultant de critiques faites à l'endroit d'un ex-ministre. C'était de la censure soft.

Du reste, on a souvent exigé que je retire des billets. En haussant le ton parfois. En me disant que ça me vaudrait la prison. Ça m'a toujours fait marrer et j'ai rarement eu peur que mes textes, du reste passablement modérés et prudents, provoquent un procès.

Le nombre de lecteurs et lectrices

Mes statistiques ont toujours été faméliques. J'ai commencé mes tribulations alors que la blogosphère commençait déjà à battre de l'aile. Au départ, je dépendais de ma visibilité sur d'autres blogs pour survivre; sur la fin, il fallait que je compte uniquement sur les réseaux sociaux. M'inscrire sur Twitter a été une épreuve difficile pour moi, une reddition face à une logique qui me déplaît beaucoup.

Malgré tout, quelques billets ont été relativement bien diffusés. Dans tous les cas sauf un, il s'agissait du sujet de l'heure: j'ai surfé sur des buzz. Dans la plupart des cas, c'était des prises de position dans le cadre d'un débat concernant une personnalité publique. Par exemple, Gab Roy à lui seul m'a attiré plus de visites que tout ce que j'ai pu écrire sur le G20 de Toronto sur une période d'un an. Parfois, on pense écrire quelque chose d'important à des gens qui attendent des informations d'urgence.

Mais non, c'est pas le cas.

Je ne suis pas amer, je connaissais déjà ces dynamiques.

Un déclin?

Franchement, mon blog s'en sort bien. Surtout depuis le début de la période électorale. Mes fréquentations sont redevenues stables après le creux de 2013, et si les gens ne commentent plus directement sur le blog, ils partagent quand même mes textes de temps à autres. Cela dit, il n'y a pas de développement non plus, et je ne m'attends pas à un contexte plus clément. Après cinq ans, je sens que sans changement de formule, la diffusion ne peut pas s'améliorer.

Ce n'est pas parce que mon blog décline que je compte l'arrêter. C'est juste que des ami-e-s et moi, on a trouvé une meilleure idée.

Et après?

Le blog restera en ligne pour fins d'archives, du moins jusqu'à ce que je trouve un meilleur support pour le demi-millier de textes. Si jamais notre nouveau projet collectif vient à foirer, je tenterai sans doute de réactiver Les Tribulations d'un Mouton Marron, ou de trouver un autre moyen de rendre mes nouveaux textes accessibles à tous et à toutes. Dans tous les cas, il n'y a rien de perdu.

Sous peu, dès que j'aurai le consentement de mes potes, j'annoncerai les grandes lignes de notre nouveau projet. En attendant le lancement officiel, ce blog poursuivra ses activités normales.

lundi 24 mars 2014

La peur fonctionne.

Qui aurait cru que le PQ s'enfoncerait si profondément dans ses délires populistes basés sur la peur, de manière à faire passer même les libéraux pour des gens responsables et modérés. Malgré tout le narcissisme de Legault, il n'y a pas moyen de voir autre chose actuellement que les gueules ahuries des péquistes, qui hurlent de manière continue et qui, on l'espère, vont finir par manquer de voix.

Des partis aux programmes ou du moins au pratiques difficiles à distinguer finissent par sembler s'opposer sur tous les sujets. En fait la seule substance de leurs débats, qui ne soit pas purement de la démagogie, se trouve être basée sur des désaccords comptables.

Le PQ a tenté d'utiliser la charte pour faire gonfler le nombre de ses partisan-e-s, en tentant d'instrumentaliser la terreur des bon-ne-s petit-e-s bourgeois-es et en leur vendant un projet aussi inutile et vide que liberticide. Cela a fonctionné un temps.

Mais PKP, qu'on accueillait comme un héros national-révolutionnaire il y a deux semaines, se révèle être le meilleur allié des libéraux. Le PQ a pris un risque énorme: il a simultanément fait croire à la gauche indépendantiste que PKP leur amènerait un pays tout en essayant de faire gober au reste de la population qu'il n'y aurait pas de référendum. Le mensonge et la vérité auraient pu se côtoyer sereinement: prononcez le mot "Nation" et il y aura toujours une foule d'exalté-e-s, prêt-e-s à se prosterner devant n'importe quel champion, qui viendra se masser devant vous, et qui refusera de voir la vérité. Pas besoin de nourrir ce monde-là avec autre chose qu'une vague promesse. Quant aux autres, illes ont souvent les idées indécrottables. Amenez-leur n'importe quel argument rationnel et preuve incontestable, illes resteront religieusement sur leur première idée.

Mais le PQ a parlé trop fort. Maintenant Couillard n'a plus qu'à surfer sur cette vague, en disant «référendum» deux fois par phrase. Le mensonge a joué contre le PQ. Une partie de la gauche ne l'a pas cru. Les fédéralistes apeuré-e-s, eux, l'ont cru. Marois aura beau leur promettre et leur assurer qu'il n'y aura pas de référendum, le mal est déjà fait, illes s'attendent à la fin du monde.

La population québécoise montre sa vraie nature. Surtout depuis 2012, même si ce n'est pas particulièrement nouveau. Elle a la chienne. Elle tremble, elle ignore et elle hait. Cette élection ne se joue que sur la terreur, dont le PQ tente maintenant de reprendre le contrôle en accusant les étudiant-e-s ontarien-ne-s de voler l'élection et en tentant de remettre l'accent sur la charte.

La peur fonctionne. Tout fait peur. Envisager un désagrément mineur nous effraie. Et tout ce qui ressent un vague confort a peur, par chez-nous. Même les vieux et vieilles ont peur: jamais illes ne mettraient en jeu ne serait-ce que les deux petites années qui leur reste à vivre. Nous sommes bien enterré-e-s dans nos terriers. C'est comme ça qu'on a évité le pire de la crise économique, non? En se cachant et en attendant que ça passe.

dimanche 16 mars 2014

Des miettes de manif du 15 mars.

UNE PERSONNE AVEC UNE CANNE QUI MARCHE TRÈS LENTEMENT

–Vous allez à la marche monsieur? me demande une vieille dame appuyée sur une canne.
–Ben... pas vraiment. Je vais dans cette direction.
Je pointe le nord.
–Vous devriez venir. Par solidarité.
–Ouin... Je sais pas.
–Moi je me suis fait brutaliser par la police. Depuis ce temps-là je suis malade. Vous savez pas ce que c'est.
J'ai un rire de malaise.
–Je me suis déjà fait brutaliser aussi, madame.
Je pense à la fois où les flics ont gratuitement brisé mes lunettes en mille miettes en les tordant dans tous les sens, et m'ont menacé, alors que j'étais menotté, de fourrer le mur de béton avec ma tête si je la fermais pas. Je l'ai pas fermée. Il ont fourré le mur avec ma tête. Mais je vais quand même pas raconter ça à la dame. Interprétant mon silence, elle continue:
–Pas assez, visiblement. Je vous souhaite de vous faire brutaliser encore, pour que vous compreniez réellement.
Elle part. Je la recroise quelques minutes plus tard. Elle me répète:
–Je vous souhaite de vous faire brutaliser!

Au fond, je méritais peut-être de me faire dire ça.

***

DEUX PACIFISTES NON-VIOLENTS

Deux types dans la vingtaine et coiffés de longues crêtes de coq harcèlent un jeune homme qui porte un masque de Guy Fawkes sur le front en lui disant quelque chose comme: « c'est interdit. » J'imagine qu'ils lui ont aussi dit que si les manifs tournaient mal, c'était à cause d'hostie de casseurs dans son genre. Ensuite, les deux gars s'approchent de policiers qui surveillent, en bordure de manif. Ils pointent le manifestant et disent quelque chose comme: « Regardez-le, lui là-bas. Il porte un masque. C'est interdit. »

Puis ils partent. Alors je leur crie après pour leur demander quel est leur problème. Ils se retournent, me pointent et me font cette menace :

« On va revenir pour toi! »

***

PIÈGE

Avant même que les manifestant-e-s entrent sur Chateaubriand, l'escouade cycliste avait déjà pris place dans l'entrée des ruelles et un peloton était caché sur Bélanger. Je m'en suis moi-même rendu compte trop tard: la manifestation s'était déjà engagée dans la rue et mes cris d'avertissement n'ont rien donné. Il n'y avait selon certain-e-s rien d'autre à faire que de se lancer sur cette rue-là, c'était bouché partout.

Les flics savaient exactement ce qu'ils faisaient. Le piège était grossier, facile, et la manif s'est précipitée dedans joyeusement.

lundi 10 mars 2014

L'instrumentalisation des indépendantistes

Des gens qui autrefois crachaient à la gueule de PKP lui font aujourd'hui des révérences. C'est le cas entre autres d'Alexis Deschênes, candidat péquiste dans Trois-Rivières, et de représentants du féroce SPQ-Libre. Idem pour des syndicalistes. D'autres, dont l'opinion était déjà assez grise sur PKP, applaudissent. C'est le cas de Pascal Léveillé.

Pourquoi? Parce qu'il faut « ratisser large ». Ou encore « se concentrer sur l'idée de pays », et pas sur le débat gauche-droite. Ce dernier argument est revenu assez souvent dans l'histoire de l'indépendantisme québécois. Falardeau reprochait déjà la même chose à Françoise David en disant que de « mettre des conditions à la libération des peuples », c'était pas progressiste.

Je ne sais pas ce que penserait Falardeau de l'arrivée au PQ de Péladeau. Peut-être qu'il répéterait la même chose que le reste des péquistes complètement endormi-e-s, dont plusieurs seraient capables d'approuver la nomination de klanistes, en autant que ça « serve leur idée de pays ».

Je tiens à préciser que l'idée d'un Québec indépendant ne me fait plus ni chaud ni froid. Il est assez peu probable que je vote un jour lors d'un référendum sur la question. Mais il me semble quand même que de vouloir faire l'indépendance, c'est habituellement dans un but précis: d'améliorer sa vie en se débarrassant d'un pouvoir coercitif.

Je peux comprendre le désir de ne plus appartenir à un empire historique dont l'une des composantes est dirigée par un fanatique religieux. Cela dit, je pense que beaucoup d'indépendantistes ne se sont pas posé des questions honnêtes au sujet de la gouvernance au Québec, des tendances autoritaires tirant vers le délire irrationnel de ses représentant-e-s et d'une large partie de sa population. Quelques exemples suffisent à le suggérer: le vaste appui de la population pour le rétablissement de la peine de mort (plus fort au Québec que dans le reste du Canada), et l'appui tout aussi solide à la répression policière dans les suites du G20, un appui qui avait faibli seulement quand on avait fait miroiter dans les médias que les flics s'en étaient pris-e-s de manière assez discriminatoire à des francophones.


Nous pourrions aussi parler de la basse manipulation dans laquelle une bonne partie de la population s'est laissé entraîner pendant et après la grève étudiante, une stratégie scandaleusement cynique qui participe des mêmes mécanismes que le débat sur la Charte.

J'appuie le moindre désir de liberté, même quand il ne passe pas par une revendication active, ou mieux, par une pure et simple réappropriation. Mais le problème, c'est que je ne pense pas que les péquistes et la grande majorité des nationalistes veulent plus de liberté. Tout au plus veulent-illes d'un esclavage qui leur ressemble; des maîtres de leur race.

L'accueil chaleureux de PKP dans leurs rangs ne me surprend donc pas. Falardeau déplorait, dans un de ses Elvis Gratton, que la population béate répondait à l'oppression en criant «Vive nos chaînes». Aujourd'hui ce sont les nationalistes qui prononcent ces vivats en priant une sorte de messie de «nous faire un pays».

Commentaire d'un texte de Pascal Léveillé. source: http://www.lerepublique.com/1129663/pkp-moi/
M.à.j: Réaction à ce texte sur Facebook. « fucking meta », je sais. source: https://www.facebook.com/pequistes.info


On pourrait, dans le meilleur des cas, croire à une mauvaise stratégie. Les indépendantistes se sont trouvé un allié de taille qui pourrait servir leurs intérêts. Par la suite, il sera toujours le temps de laisser tomber les indésirables! Mais encore faut-il que cet allié ne se serve pas en fait de vous pour parvenir à ses fins, avant de vous trahir. Ce qui, dans le cas de PKP comme de l'ensemble du caucus du PQ, ne serait pas vraiment étonnant.

Le Québec n'est pas en contexte référendaire. Il est en contexte de questionnement identitaire (et ce questionnement est profondément nauséabond), oui, mais il n'est pas question d'indépendance à moyen terme. Il est plutôt question d'asservir la population par la force de l'État policier, de décrédibiliser les syndicats et de mettre à sac et nos programmes sociaux et notre environnement. Il est clair que Mme Marois et PKP, en parlant soudainement d'indépendance, tentent d'instrumentaliser une partie de la base nationaliste, qui a prouvé sa servilité mentale à toute épreuve en descendant par milliers pour défendre une laïcité qui avait plus d'accents identitaires que féministes. Ce procédé de manipulation ne date pas d'hier: d'ailleurs depuis longtemps, une bonne fraction de la gauche radicale, surtout marxiste, considère que le nationalisme vise avant tout à faire croire à la population qu'il n'existe pas de classes sociales, et qu'aucun bien commun ne supplante celui de la Nation.

C'est ce qu'on essaie de nous faire croire à nouveau, c'est-à-dire qu'un individu qui a travaillé contre les intérêts de la population et qui a eu des pratiques tyranniques et antisyndicales (le mot est faible),  peut servir le bien commun, c'est-à-dire la Nation, ou le « projet de pays ». Cette assimilation est une belle illusion, et elle est d'autant plus dangereuse pour son pouvoir d'attraction qui transforme, plus souvent qu'on veut l'admettre, des gens sensés en cruels imbéciles suicidaires[1].

Les nationalistes qui appuient cette nouvelle candidature (mais tous et toutes ne le font pas) risquent cependant de déchanter. Donnez-leur quelques années à appeler PKP Monsieur le ministre et illes se rendront compte que non seulement illes ont toujours pas de pays, mais que leurs libertés se seront encore amoindries. Mais je leur souhaite d'ici là de cesser de s'enfoncer dans leur exaltation.

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[1] J'assume pleinement mon Point Godwin.

vendredi 28 février 2014

Pourquoi n'ai-je pas crié quand je me suis fait agresser?

Je n'ai jamais parlé publiquement de cet épisode de ma vie parce je trouvais ça bénin et que ça fait seize ans. Mais depuis quelques temps, je me dis que si partager mon expérience n'est pas d'une importance névralgique, ça ne manque pas nécessairement non plus de pertinence. Il ne s'agit cependant pas de me « réapproprier mon cri », « briser la loi du silence » ou un autre truc du genre. Je ne me considère pas non plus comme un « survivant ». Tout d'abord parce que ces expressions ne me rejoignent pas, et aussi parce que ça fait longtemps que je suis confortable de parler de ça devant plein de gens. Ça me fait mal d'en reparler, et pas du tout pour les raisons qu'on peut penser. Mais je le fais pareil quand j'en ressens l'intérêt, malgré l'appréhension.

Ça fait longtemps que je veux parler de ce sujet sur mon blog aussi, mais je dois avouer que rien ne l'a favorisé au cours des derniers mois. La vérité, c'est que je ne sais aucunement quelle peut être la réaction à ce texte; mais je pense que de manière générale, il sera tout simplement écarté et ignoré pour diverses raisons. L'une d'entre elles, c'est que ce n'est pas un supermilitant qui m'a agressé, et que je ne suis pas en train de me lancer dans un processus de dénonciation en vue d'arriver à la pratique de justice transformatrice. Ça a l'air de sortir de nulle part. Mais non.

Mon objectif est de raconter quelles ont été les réactions à mes confidences, parmi des ami-e-s proches ou de simples connaissances. J'y repense sans arrêt depuis novembre, parce que je lis sans arrêt les mêmes sur Facebook, je les entends au Café Aquin, dans les couloirs de l'UQAM, et c'est même arrivé une fois ou deux que j'en ai entendu sortir de ma propre bouche, quoique j'aurais jamais articulé des affaires de même devant un-e personne ayant subi ça. Bref, ça me revient sans arrêt dans la face et je suis tanné de me taire.

Notez que parmi ces gens aux réactions parfois agressives et profondément ignorantes, il y a bien sûr des anti-féministes, mais il y a aussi des femmes féministes sincères. Je ne le spécifie pas pour critiquer le féminisme, ni les féministes, ni même des féministes ou un certain groupe de féministes. Je le spécifie pour que personne ne se sente au-dessus de ce genre de propos.

L'histoire que je raconte

Cette histoire est celle d'une agression comme on en voit tous les jours. J'étais dans l'autobus scolaire, en secondaire I, à l'école secondaire Le Tandem à Victoriaville. Il y avait un bully énorme et musclé, au moins deux ans plus vieux que moi - à la différence de plusieurs, je n'ai jamais été en mesure de connaître le nom de ce gars-là: Carl? Matt? - qui avait l'habitude de me harceler. Quand la fin de l'après-midi arrivait, je me souviens que je ressentais toujours une profonde angoisse. Je marchais vers mon autobus lentement, la tête basse, comme un condamné à mort, parce que je savais que je passerais les 45 minutes suivantes à me faire frapper sur la gueule, insulter, voler mon sac à dos. Souvent, un de mes amis (plus fort et plus massif que moi) m'aidait à me défendre, mais ce soir-là, il avait eu un lift de son père.

L'autre a commencé par le harcèlement habituel avant de s'asseoir de force sur le même banc que moi. Ensuite il m'a insulté en me disant que j'étais dégueulasse et sale, frappé à coups de poing, brassé. J'ai essayé de me défendre. Avec mes ongles, mes poings, mes pieds. Mais il a fini par me soumettre. Après, il a glissé sa main sur ma cuisse et touché mes organes génitaux.

***

Tout le monde, dans l'autobus, devait savoir ce qui se passait. Tout le monde en était témoin. Personne ne faisait rien. Et le lendemain, ça a recommencé. Et je savais que ça allait être pire, qu'il irait encore plus loin. Mais ce soir-là, il y a une grande blonde de secondaire deux qui n'en pouvait plus. Elle a engueulé le bully et elle s'est assise à côté de moi. Je n'ai aucune idée qui c'était, mais je sacrifierais gros pour lui reparler aujourd'hui, à cette fille-là. Sur le vif, j'ai juste chuchoté « merci » et j'ai plus rien dit du voyage. C'est à peine si je l'ai regardée.

Les réactions

J'ai raconté cette histoire-là pour la première fois il y a environ 10 ans, quand j'ai fini par comprendre et admettre que j'avais subi une agression à caractère sexuel. Après, ça m'est arrivé à quelques reprises de me confier là-dessus, à des personnes diverses. Des hommes, des femmes, des ami-e-s, des connaissances, des camarades de lutte, des amantes. La plupart du temps, on parlait déjà du sujet, ça ne venait pas de nulle part. Je racontais pas ça sur un ton larmoyant, tout en mettant l'accent sur le fait que je n'avais pas « été traumatisé », et que j'avais « entendu des histoires bien plus graves ». Je disais aussi que tout le monde ne vivait pas ce genre d'évènement de la même façon. Je ne cherchais pas à me victimiser, ni à banaliser, ni à réduire l'importance de l'expérience d'autrui, à « hiérarchiser ». Je n'essayais pas de dire « tsé, ça arrive aussi aux hommes ». Je faisais juste le dire.

J'ai eu des réactions pleines d'empathie et/ou de révolte, notamment d'une de mes amoureuses, aussi d'au moins une personne que je connaissais pas beaucoup. D'autres fois, on a répondu en me confiant une expérience similaire. Mais c'était malheureusement une minorité. La plupart du temps, voilà ce que j'ai reçu comme réaction:
- l'incrédulité et le déni: « Voyons ça se peut pas ce que tu me racontes. Pas en plein autobus. J'te crois pas. »
- un silence de malaise.
Et le reste, c'était des variations sur le même thème de la banalisation:
- « C'était juste un jeu de gamins. C'était pas une agression sexuelle. »
- « C'était pas une agression sexuelle, c'était du bullying. »
- « C'était pas une agression sexuelle. Une agression c'est quand il y a VRAIMENT un truc sexuel qui se passe. »

Et oui, il y a eu les trois grands classiques, des questions qui visent parfois à responsabiliser la victime quand elles sont posées d'une certaine façon, comme pour suggérer a posteriori une solution évidente:
- « Pourquoi t'as pas crié? »
- « Pourquoi tu t'es pas défendu? T'aurais dû lui donner un coup de pieds dans les gosses! »
- « Pourquoi tu l'as pas dénoncé sur le vif? »

Et il y a un autre type de réaction dont je ne parlerai pas et qui est en lien avec mon genre. Notez cependant que réagissant à cette confidence, aucun gars ne m'a jamais accusé d'être faible ou fif ou whatever.

Pourquoi on crie pas. Pourquoi on crisse pas un coup de genou dans les gosses. Pourquoi pourquoi pourquoi.

 Je ne peux pas parler pour les autres, notamment, comme plusieurs me le feront peut-être remarquer, parce que eh bien! je suis un gars et j'ai des privilèges. Je n'ai pas peur de sortir le soir. Je n'ai pas peur de me faire violer. J'ai appris rapidement à faire confiance aux hommes (deux ans) parce que, alors que je vieillissais, ils ont fini par ne plus sembler représenter de menace. Répétons-le: la plupart des personnes ayant subi des agressions sexuelles sont des femmes.

Mais je peux répondre à certaines objections entourant mon cas à moi. À partir de là attention, je vais extrapoler.

1. Oui, c'est arrivé. J'ajouterai que ça arrivait tout le temps, en public. Je me faisais défoncer la gueule à coups de pieds, marcher dessus dans le corridor, pousser en bas des escaliers. Il y a même deux gars qui m'ont un jour balancé tête première dans un container à ordures. Au primaire, j'ai aussi subi des attouchements du même type et à plusieurs reprises. C'était toujours devant beaucoup de monde et dans l'indifférence la plus totale.

Dans ma vie adulte, j'ai vu des choses équivalentes se reproduire entre personnes qui se connaissaient. Dans des partys, des bars, des réunions, des "safer spaces". La violence, sexuelle ou non, déclenche souvent un malaise, mais on préfère regarder ailleurs. D'autres fois, on la voit pas.

2. Oui, c'était une agression sexuelle. Oui, oui, oui. Même (et surtout) selon la loi. Même si on (lui peut-être un peu moins que moi) était des gamins. Il y a certes bien plus sordide. Et il y a aussi bien plus insinueux, bien plus soft, et ce n'est en aucun cas à prendre à la légère.

Un baiser forcé, c'est une agression. Un frottis-frottas dans le métro, c'est une agression. Le voyeurisme, c'est une agression. Quand il y a manipulation ou menaces, c'est une agression. En admettant dans tous les cas qu'il n'y ait pas consentement. Là on parle au sens légal.

3. Je n'ai pas crié parce que j'avais la gorge nouée d'impuissance et que de toute façon j'avais l'impression que tout le monde s'en crissait.

4. Je n'ai pas pu viser ses couilles parce que j'étais assis dans l'autobus et soumis sous sa masse corporelle supérieure. Notez que j'avais déjà fait du Taekwon-do à l'époque. J'étais très en forme pour mon âge, mais rien à faire. Souvent, le potentiel d'intimidation psychologique suffit d'ailleurs à soumettre une autre personne. D'ailleurs quand c'est arrivé je n'ai même pas bondi. Et je comprends très bien pourquoi plusieurs personnes, lors d'une agression, n'ont pas de réaction forte et immédiate, signalant ainsi hors de tout doute qu'elles ne sont pas consentantes. Parfois, on ne veut juste pas le croire. On fige et on souffre en silence.

5. Je ne l'ai pas dénoncé sur le vif parce que:
- j'étais terrorisé;
- j'avais décidé que ça ne s'était pas passé;
- dénoncer (à une autorité) par le passé n'avait jamais rien donné de bon.

Mais surtout parce que:
- je me sentais humilié;
- j'avais été dressé à croire que c'était impossible de faire quoi que ce soit contre. C'était comme ça. J'étais un loser et les losers se font marcher dessus. En bref: j'étais isolé.

Conclusion

Je ne dis pas qu'il suffit de dire qu'une agression a eu lieu pour qu'elle existe de facto. Je ne sais pas non plus quoi penser de la vision de la justice transformatrice vis-à-vis des agressions, sinon que la théorie me plaît mais que les informations fragmentaires dont je dispose sur la pratique suggèrent des lacunes[1]. Je pourrais parler d'autres sujets, mais je préfère pas, surtout parce que je n'écris pas sous le couvert de l'anonymat. Mon billet porte seulement sur les réactions qui sont ressorties après les dénonciations d'agressions au cours des derniers mois. Celles-ci m'ont systématiquement rappelé ma propre expérience. Et est-ce que les alliés féministes sont à l'abri de dérapages verbaux à ce sujet? Non. Est-ce que les femmes féministes sont à l'abri? Même pas. Moi-même, j'écris un long texte sur la question et je le répète, ça m'est arrivé de dire des conneries. Je serais vraiment un connard de jeter la première caillasse.

Je vais être clair: je n'ai pas été socialisé en femme. Je m'exprime - quoique sans conviction - en tant qu'homme cisgenre. Je suis au courant de mes privilèges, et personne n'a besoin de me les rappeler: l'expression quotidienne de mon genre me favorise aux dépens des autres, j'en fais l'expérience. Mon objectif n'est pas de faire une analogie grossière ou de me dresser en martyr qui montre ses stigmates en criant: « Je vous comprends! » Non. Je souhaite exprimer en priorité une chose: ça arrive tout le temps, et se défendre n'est pas si simple, même quand on est cut, en forme, toffe, «un gars», etc. Il n'y a jamais matière à questionner le comportement de la victime/survivant-e dans de telles circonstances[2]. Aussi: une agression peut démolir. Toutefois, une socialisation faite dans la violence et la soumission, ça vous mord avant même l'agression. Ça vous ôte bien des réflexes. Mais il n'y a rien de pire que de se faire nier notre expérience postérieurement.

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[1] Il y a un débat actuellement sur la question. Un texte anonyme a été publié sur Internet. Ça s'appelle Premiers pas sur une corde raide. Une personne a répondu au texte sur Facebook. Ça s'appelle: Quelques pas pour tenter de remonter une pente glissante.
[2] Cela ne fait nécessairement pas de la personne ayant commis l'agression un être monstrueux. Mais même quand c'est vraiiiiment pas par exprès, ça n'empêche pas l'autre personne d'avoir mal, c'est-à-dire de s'être sentie agressée.

jeudi 27 février 2014

Un autre texte de féministes de l'UCL - "À ceux et celles qui résistent"

Rappelons le débat qui a actuellement cours.

Un premier texte a été écrit et publié sur le blog Chercher les Poux le 17 février dernier. Il dénonçait les attaques anti-féministes systémiques qui avaient lieu dans le collectif de Montréal.

Quelques jours plus tard, une réplique a été publiée sur le Blog d'Arwen. Cette réponse critiquait le Comité Femmes pour diverses raisons.

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Hier, les auteures du premier texte ont clarifié leur position. Ce dernier texte, plus long, a été publié sur le blog du Collectif Emma Goldman.

Je vous suggère de le lire pour vous faire une idée. J'ai décidé de ne pas copier/coller précisément pour que vous visitiez le blog des gens de Saguenay.



mardi 18 février 2014

Lettre de féministes de l'Union Communiste Libertaire - branche Montréalaise

Voici une copie du texte publié sur Chercher des poux. Je ne suis pas au fait de ce qui se passe dans le collectif montréalais de l'UCL, parce que je ne suis pas membre de l'organisation. Mais ce sont des personnes en qui j'ai confiance qui m'ont suggéré de diffuser cette lettre - alors je juge que le risque de me tromper en le publiant n'est pas vraiment très grand.

Il est de plus toujours pertinent de remettre en question nos propres attitudes au sein même de mouvements qu'on dit anti-oppression. J'aurais de nombreuses histoires à raconter sur le sujet, mais je le ferai une autre fois, pour ne pas enterrer le propos des auteures.

Je n'accepterai pas les commentaires contenant des ragots et des rumeurs, merci.

Mise à jour: notez que d'autres femmes de l'UCL-Montréal et de l'UCL-Québec ont répondu à cette lettre. Ce nouveau texte a été publié sur le blog Ya basta.

«
Le lundi 8 décembre 2013


À tous les militants et toutes les militantes qui ont partagé avec nous des efforts de lutte féministe,

Depuis la dernière fois où nous avons pris la parole collectivement, plusieurs mois de réflexion individuelle et collective se sont écoulés, nous amenant à mieux comprendre l'une des dynamiques ayant mené à la lente extinction de l'Union communiste libertaire (UCL). À présent, nous sommes persuadées que le partage de notre expérience au sein de l'UCL pourra contribuer à vos réflexions politiques sur les luttes féministes en mixité.

Le message que nous portons aujourd'hui est essentiellement le même qu'il y a un an, mais il est teinté d'une expérience douloureuse que nous ne sommes pas prêtes d'oublier. Nous pouvons en mesurer la portée par la virulence de l'acharnement avec lequel on a tenté de le détruire, de l'éteindre et de nous humilier.

L'information venue au compte-goutte, les attaques individuelles ainsi que la violence verbale et psychologique que nous avons subie sont des exemples des stratégies de la violence sexiste à l'œuvre. Pendant une année, nous nous sommes senties dépossédées de notre lutte, avons dépensé plus d'énergie à tenter de rétablir les faits plutôt qu'à construire notre projet collectif.

À ceux et celles qui ont posé des gestes pour freiner notre élan ou qui ont choisi une position de désengagement : nous avons senti notre parole étouffée par votre peur des conflits. On nous a tout dit : d'être patientes et conciliantes, de ne pas poser de gestes pour aggraver la situation... Plus nous avons attendu qu'elle se résorbe d'elle-même, plus elle s'est aggravée, ainsi que les conséquences directes sur notre vie personnelle et militante, ainsi que sur l'organisation et le pouvoir d'action de l'UCL.

Le politique de notre histoire a été évacué, notre projet collectif a été discrédité alors qu'on a prêté aux femmes qui ont désiré briser le statu quo de fausses intentions, et cela au détriment de notre intelligence et de nos expériences.

Selon nous, ce qui s'est passé est simple. Plus les féministes à l'UCL ont fait front commun contre les attitudes paternalistes, machistes et anti-féministes au sein de l'organisation, moins ces attitudes étaient les bienvenues. Au moment même où le comité femmes a annoncé son intention de devenir un collectif autonome, on a crié à l'exclusion, l'organisation a commencé à se démembrer, nous avons aussitôt senti les représailles et subi les conséquences.

Nous faisons donc un choix conscient de ne pas répondre aux accusations qui ont été portées contre nous, à savoir que le comité femmes a voulu purger* l'UCL sur la base de ragots et de commérages.

Maintenant que nous avons pris le temps d'absorber les ondes de choc qui ont heurté nos convictions et nos solidarités, il est temps de se remettre en action, de recréer des solidarités, de s'organiser, de briser le silence.

* Nous ne ferons pas de mauvaises blagues, de sarcasme ou d'ironie. Les mots que nous utilisons ont réellement été employés.



Dernier retour sur les événements :

À la lumière des discussions, ateliers et échanges qui ont eu lieu dans les diverses instances de l'UCL au cours de notre expérience au sein de celle-ci, ses membres en sont venu.e.s à certaines orientations afin d'inclure plus de femmes dans la fédération, afin d'adopter des pratiques de luttes anti-patriarcales et féministes, et afin de créer des liens solides avec d'autres groupes féministes à tendance libertaire.

Le comité femmes a pris à cœur ces réflexions et a voulu les mener à bien en organisant des activités d'éducation populaire, en participant à des événements de d'autres groupes féministes, et en organisant des rassemblements féministes dans l'espace public, entre autres lors des manifestations qui ont marqué la grève de 2012.

Tout au long de ce processus, les femmes du comité ont mené une réflexion quant à l'avenir de leur lutte, à leurs frustrations et à leurs aspirations. Nous avons noté entre autres que les enjeux féministes au collectif de Montréal étaient travaillés seulement si les personnes qui s'y impliquaient les avaient à cœur, et non basé sur une mise en pratique systématique des buts et principes de l'organisation.

Ce que nous voulions et ce qui nous réunit toujours, c'est l'idée d'un projet politique qui vise à construire une société sur des bases qui rendent impossible la domination. Un comité femmes n'est donc pas une fin en soi, mais un moyen. Ce moyen a trouvé ses limites au sein de l'UCL (double militantisme, instrumentalisation, manque d'autonomie politique). En voulant renforcer notre pouvoir d'action antipatriarcal au sein et en dehors de l'UCL, nous désirions, et le désirons toujours, mettre de l'avant un projet politique commun, se mettre en action plutôt qu'en réaction.

Cette réflexion a culminé dans un projet de collectif féministe de l'UCL à Montréal, en solidarité avec les féministes de la fédération hors Montréal, dans le but de continuer de lutter dans la fédération en mixité tout en disposant de l'autonomie et du saferspace nécessaires à la poursuite de nos objectifs (censé être communs au reste de la fédération).

Ce que nous avons appris:

Incapacité de reconnaître et banalisation des attitudes et propos antiféministes

Au cours des débats entourant la démission de certains membres, qui ont eu lieu dans la foulée de l'annonce de créer un nouveau collectif, des propos et des attitudes antiféministes ont été tenus. Lorsque nous les avons nommés, les militants et les militantes de l'UCL n'arrivaient pas à identifier le contenu antiféministe des paroles ou des actions. Dans leur imaginaire, une attaque anti-féministe est nécessairement rattachée à quelque chose de gros, qui sort de l'ordinaire. À l'évidence, ils ne voient pas la « violence ordinaire », et lorsqu'ils arrivent à la saisir, ils la banalisent, la trouvent trop subtile. Ainsi, malgré les maintes fois où l'on a essayé de ramener notre projet politique et que nous avons dénoncées les paroles anti-féministes, les personnes qui ont prononcé ces paroles n'ont pas admis la portée anti-féministes de leurs propos.

Ce qui a entre autres été fait et dit (et non reconnu comme attaque anti-féministe) :

-Utiliser un conflit personnel pour discréditer notre projet collectif en disant que les femmes se cachent derrière le comité femmes pour poursuivre des objectifs individuels.
Dépolitiser un conflit, le réduire au privé.
-(paroles) Affirmer que les propositions féministes pour favoriser un fonctionnement participatif focalisent trop sur le climat et les sentiments;
-(actions) En bref, le féminisme va trop loin, sème la pagaille;
-(paroles) Le comité femmes agit en police, effectue des purges staliniennes;
-(actions) Demander sans cesse des explications sur pourquoi on ne se sent pas bien, remettre en question nos décisions;
-(paroles) Il faut encadrer les dérapages du comité femmes, s'il a trop de pouvoir il pourrait en abuser;
-(actions) Évacuer le projet politique que nous avons ramené à maintes reprises sur la table. (en se parlant entre eux sans nous adresser la parole, en nous ignorant, en ignorant les textes que nous avons écrits, notre démarche, ne pas répondre à nos arguments politiques, éviter le sujet, faire semblant de détenir des informations que nous on n'aurait pas, etc.)
-(actions) Certaines personnes ont adopté une attitude de fermeture et de non-coopération lorsqu'on a questionné leurs attitudes;
-(paroles) Argumenter que l'UCL est une organisation de masse, alors on ne peut pas exiger de tout le monde d'adhérer au féminisme, puisque la masse n'est pas nécessairement féministe. Les féministes demandent donc la perfection et c'est élitiste;
-(actions) Les anciens militants qui disent « qu'avant, ça ne marchait pas comme ça ».

Ceux qui refusent de prendre position dans un conflit politique contribuent aux conséquences de la domination

L'un des plus grands problèmes que nous avons rencontré est le manque de solidarité et de mobilisation de la part des personnes qui auraient pu entreprendre une démarche pour prendre position. Nous comprenons que prendre position implique souvent des conséquences : pertes de liens avec des super-militant.e.s, devoir confronter, etc. Force est de constater que nous manquons de moyens organisationnels pour faire face aux personnes qui décident de ne pas prendre position. Dans le cas de la domination, ne pas prendre position, ne pas réagir, ou ne pas poser de question, c'est agir en faveur de la domination. Ainsi, lorsqu'il y a des manifestations de violence dans le milieu militant, nous croyons que nous sommes tous et toutes imputables. La position « j'ai rien à voir là- dedans » n'est donc pas valable. On a tous et toutes le droit et la responsabilité de poser des questions. Il n'y a pas d'en-dehors de ce genre de conflit politique.

La meilleure manière de rendre visible la violence, c'est de rendre visibles ses conséquences

Même au travers des luttes féministes, beaucoup d’hommes ont tendance à s’accorder le plus de place en se présentant comme des victimes (peur de perdre sa réputation, peur/ou manque de volonté de devoir remettre en question ses privilèges et comportements...) Qui se soucie du vécu des femmes? Tourner au ridicule, intimider, banaliser, discréditer, dépolitiser, réduire à du commérage, évacuer, vider de son sens un projet politique sont autant d'outils qui ont été utilisés pour nous faire taire. Les conséquences sont graves, et il est difficile de s'en remettre, de faire confiance à nouveau, d'espérer du respect. Voici quelques-unes des conséquences que nous avons vécues :

Éviter de parler des événements (la peur de parler)
Ne pas savoir ce que les gens disent sur nous
Ne plus savoir qui sont nos allié.e.s, même parmi nos ami.e.s, douter
Craindre de sortir dans les milieux habituellement fréquentés
Avoir peur, figer
Perdre des ami.e.s
Se rendre compte que d'autres sèment le doute sur la qualité des personnes
Douter de soi constamment
Se sentir seule
Perte de repères et perte du sentiment de sécurité
Devoir changer de milieu (militant, professionnel, social)
Des gens qui ne nous adressent plus la parole
Des militants tellement attachés à « l'éthique libertaire » qui ne nous appuient plus dans des encerclements de manifs ou autres moments critiques où on s'est promis de s'entraider
Subir le commérage : on ne nous considère pas comme des interlocutrices, on apprend tout des autres

Dans un contexte de société basée sur la domination, il est impératif de développer des réflexes qui nous permettent de vérifier la portée politique d'un conflit, indépendamment de ses composantes individuelles. Il faut aller voir les faits (et les conséquences) auprès des personnes qui sont susceptibles de vivre des oppressions sur la base d'un système de domination.

DE CELLES QUI RÉSISTENT
D’un autre côté, on s’est aperçu que ça prend un certain temps avant d’identifier qu’on est dans une dynamique de violence sexiste. Sachez qu’en tant que féministe, l’accepter est douloureux et le chemin pour reprendre du pouvoir, pour oser nommer, demande du courage et de la détermination. Nous avons appris à vivre cette théorie dans la pratique, et nous désirons la transformer en outils. Cela dit, nous croyons que nous avons le pouvoir de s'attaquer à la domination, à condition de créer des solidarités et à condition que les personnes qui peuvent être alliées fassent le choix de nous appuyer. Les conséquences de la domination sont avant tout vécues par les personnes qui vivent des oppressions, et c'est important qu'elles aient des allié.e.s fiables.

La solidarité n'a pas de sexe, la trahison non-plus

Ce qui nous réunit, ce n'est pas que nous sommes des femmes, c'est que nous sommes féministes. Plus largement, ce qui nous réunissait au sein d'une UCL mixte, c'était l'objectif commun de construire une société sur des bases rendant impossible la domination.

Ainsi, nous avons appris que les saferspaces ne sont pas acquis, alors que des espaces non-mixtes ont servi à propulser des réflexions, des sentiments et des impressions partagées dans l'espace mixte, aggravant les conséquences que nous avons vécues.

Par ailleurs, on a su trouver des solidarités dans l'espace mixte à quelques reprises, et nous espérons qu'elles grandiront. De plus, si la solidarité et la trahison n'ont pas de sexe, les conséquences de la violence sexiste, elles, affectent directement les femmes.

Au final, c'est dans l'action que l'on construit des solidarités, de la confiance et du respect.

Il ne faut pas attendre l'assentiment pour aller de l'avant avec nos projets politiques

Il y a une tendance généralisée à vouloir évacuer les conflits, à préserver le climat de camaraderie, à ne pas confronter, à vouloir pacifier. Or, nous refusons d'être des gardiennes de la paix, surtout quand elle signifie de cesser de lutter, ou de se faire dire comment faire. Il faut cesser avec cette attitude de nous mettre dans la position de devoir constamment justifier, rectifier, balayer et, comprendre.

On ne regrette pas d'avoir essayé d'agir en réconciliatrices, parce qu'on s'est bien rendu compte qu'il y avait de la fermeture, de la non-coopération. On a voulu solliciter les gens qui étaient dans une position et dans une dynamique de domination. À partir de maintenant, nous allons nous concentrer sur les gens qui nous appuient, pour qui on peut entrevoir le changement. Pour mieux s'organiser, il faudra mieux identifier les situations « perdues », lâcher prise sur le changement total de tout le monde. Par ailleurs, ce n'est pas parce qu'on saura mieux les identifier qu'on sera à l'abri. Au contraire, ça nous rend plus fragile, car il est souvent question d'amitiés.

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Il a fallu un long moment de réflexion afin d'être en mesure de parler de cette situation. Ce texte n'a pas été écrit sans douleur car nos croyances fondamentales et nos solidarités dans l'action ont été fortement ébranlées. Le temps, mais surtout les démonstrations de solidarité, nous ont permis de se solidifier. Pendant que nous réfléchissons et reprenons des forces, d'autres continuent de vivre et de militer sans que leurs comportements et leurs attitudes de domination n'aient de conséquences négatives sur leurs vies.

Vers des solidarités plus solides :

Si nous avons été moins visibles dans nos espaces de lutte habituels, sachez que c'est l'une des conséquences directes de la violence que nous avons subie/vécue. Même si nos manières de nous organiser ont changé, notre intérêt et notre motivation sont toujours au rendez-vous. Si vous avez un intérêt à (re)créer des solidarités avec nous, il est toujours temps de le faire!

Il nous sera difficile de trouver une place dans les grands principes, car les plateformes contiennent de bien beaux mots qui ne sont pas garant de l'action. Pour l'instant, notre inspiration est surtout basée sur des projets concrets en fonction de nos expériences. Nous nous baserons sur les actions et les idées pour choisir nos solidarités afin de bâtir des confiances solides.

Enfin, nous nous sommes rapproprié notre parole et notre histoire. Nous continuerons de lutter pourque nos voix résonnent, et nous aimerions vous compter parmi nous.

DE CELLES QUI RÉSISTENT »

samedi 8 février 2014

La nature autoritaire et conservatrice de l'éducation.


Il serait selon moi faux d'attribuer le caractère contrôlant de certaines réformes à du progressisme, pour de nombreuses raisons. C'est le cas de l'éducation qui m'intéresse ici.

Ces changements, souvent décrits comme une manière de reprendre le contrôle d'une jeunesse en perdition, ont des traits profondément conformistes et conservateurs. Il s'agit de retrouver la discipline d'antan, d'imposer le respect de l'autorité et de mettre fin à l'hypersexualisation des jeunes filles. Ce genre de discours se retrouve partout dans les médias écrits ou radiophoniques, et a quelquefois mené à des abus sordides, comme en 2010 à Outremont, et en 2013 dans les Laurentides, deux cas parmi de nombreux autres, qui ne sont pas documentés.

Ces phénomènes sont reliés au fait qu'on ne considère pas les jeunes comme des humains à part entière et doué-e-s d'une intelligence développée. À ce sujet, Alain Dubuc avait suggéré, en 2012, que c'était la condition neurologique inférieure des jeunes (il parlait notamment « de lacunes dans l'exercice du jugement ») qui les avait poussé-e-s à prendre l'impulsive décision d'entrer en grève étudiante. Un de mes collègues étudiant en enseignement de l'histoire, à l'UdeM, avait pour sa part appris dans un cours, vers 2007, que les adolescent-e-s étaient biologiquement incapables de faire l'usage d'esprit critique avant 16-17 ans, et que pour cette raison, il fallait se contenter de leur faire apprendre tout par coeur. Il est bien entendu allé répéter cette foutaise un peu partout, comme un perroquet[1]. Peut-être aurait-il été surpris d'apprendre qu'Alain Dubuc considère qu'il n'avait lui-même pas encore l'âge de prendre une décision rationnelle.

Les jeunes représentent une caste inférieure d'être humains, au Québec, et un peu partout dans le monde. Les discours favorables aux jeunes sont marginaux et presque tout le monde participe à leur destruction morale, par une forme de bizutage acharné et généralisé, qui vise à anéantir, en eux, toute forme d'originalité et de désir. La plupart des critiques aigries de la réforme scolaire en sont un bon exemple, et je ne suis pas certain que que les beuglements de Normand Baillargeon (avec ses appels à Arendt) à ce sujet soient une exception. Et c'est comme ça depuis toujours. On veut retourner à un idéal classique, à une vraie culture de l'effort.

Et cela passe aussi par l'absence d'individualité. On gomme les différences par l'adoption d'un code vestimentaire strict. Tout ce qui représente une violation à ce code est un « abus » (de liberté d'expression?) conduisant tout droit à des conséquences terribles. Eh quoi? Il est évident que les vêtements ont une conséquence sur la psychée. Une jeune femme habillée des chevilles jusqu'au cou n'aura pas un comportement dissipé. Impossible. Et le gars assis derrière elle n'aura pas de mauvaises pensées.

À la limite, ça peut se défendre, si on a la matière grise assez lousse. Mais on m'a dit qu'il y a quelques années, au Collège Jean-Eudes de Montréal, on interdisait aux gars de porter les cheveux longs. J'ignore si c'est toujours le cas aujourd'hui, mais ça ne m'étonnerait pas. Quel comportement cherche-t-on ainsi à modifier chez les adolescents? N'y a-t-il pas là une forme assez obscène de pression à la conformité?

Un autre faux progrès: l'histoire obligatoire

Je passe plusieurs heures par semaine à défendre mon point de vue sur la question. J'ai déjà écrit un billet là-dessus. Je n'ai absolument pas changé de point de vue, si ce n'est que pour le radicaliser. Ce nouveau programme d'histoire québécoise au cégep ne sert qu'un objectif: augmenter encore l'uniformité, faire entrer les jeunes dans un moule intellectuel commode, conforme aux attentes, voire plus facile à manipuler par l'utilisation de référents culturels communs (c'est-à-dire: le nationalisme). Je me demandais quel cours on sacrifierait pour faire entrer l'histoire (politique) de force dans les cégeps: il se trouve que ce sont les cours optionnels qui subiront le choc. Notez bien: pas question de modifier le tronc commun. Il s'agit plutôt de l'augmenter, aux dépens des choix que l'étudiant-e pourrait faire lors de son inscription. Parce que l'État sait bien mieux que nous quels cours on doit suivre.

Nous y participons

Comme des foules de hooligans dont le cerveau est réduit à une disquette floppy, nous encourageons ces réformes conformistes, conservatrices et autoritaires. Quotidiennement, nous exigeons plus de règles débiles, sous le couvert de n'importe quel principe con, que ce soit la neutralité (laissez-moi rire), la connaissance de faits, l'éducation à la citoyenneté, le respect de nos valeurs et de la démocratie parlementaire, le bien commun, la décence, etc. Il ne s'agit pas d'une sombre machination de l'État contre nous, planifiée en secret dans les bureaux de la NSA. C'est ce que nous réclamons pour tout le monde. Plus de chaînes. Des chaînes mieux polies et qui disent s'il-vous-plaît et qui se cachent derrière un masque.

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[1] Salut Mathieu.